Il était une fois dans un village, un vieil ingénieur qui cherchait dans un grimoire poussiéreux la formule du talisman le plus précieux.
«…philologique…philodendron… philosophie…philosophale ! ça y est »
Ses yeux alors plissèrent comme deux petites lignes pleines de rides et il commença à en lire le conte-rendu pour lui seul. Ses murmures dans la nuit faisaient comme une litanie de noms de pierres, de plantes, et d’ingrédients à fondre dans une étuve. Tout y était symbolique d’opérations délicates et successives. La purification des amalgames devait permettre d’extraire un grand jour la pierre philosophale et, de plus, opérer en lui, enfin, un mouvement vers la sagesse.
Le chemin est long qui donne un cœur neuf
La pierre est unique comme pour un veuf
Ainsi de l’amant d’une pierre aimée
Pour la retrouver il faut traverser.
Or, pour cela, le vieil ingénieur devait trouver des plantes couvertes de neiges éternelles qui ne fleurissaient pas en son pays. Il décida de remettre au lendemain un court voyage, mais difficile, pour les trouver. Et il s’endormit plein de rêves et d’espoir après avoir rapidement noté ce qu’il fallait ramener.
Cueillir en haut des montagne une seule edelweiss
La mêler aux sels alchimiques est-ce
La magique étude qui donnera richesses
La vie déborde d’une vraie sagesse
Le lendemain, un orage terrible s’était abattu sur le village et la route semblait pelle-mêle sous les assauts des trombes. Lorsque l’arc-en-ciel désigna est et ouest, à midi, le vieil ingénieur prit son âne, son bâton et son baluchon et dirigea ses pas vers les montagnes au sud. Il avait pour tout bagage un morceau de pain, du fromage, et un litre de lait, ainsi qu’une bourse pleine d’or pour parer aux nécessités du voyage. D’un air décidé et courageux, il se dirigea sur la route, tenant la bride à son compagnon.
Viens me mener en haut mon âne
De toute chose utile que jamais ne fane
La fleur que je cherche se mêlera enfin
À la pierre utile vers elle toutes fin
Une chose était certifiée par le manuscrit : dés la décision prise par l’alchimiste de travailler, son cœur devait rester pur comme le métal qu’il devait extraire un beau jour de son étuve.
Mais qu’est-ce qu’un cœur pur ? Certes, le vieil ingénieur ne connaissait pas l’avarice et son âge le laissait loin de la convoitise. Ses paroles étaient mesurées et son intelligence lui permettait de conseiller les personnes dans la difficultés. Il n’était pas méchant. Il donnait volontiers aux pauvres. Pourtant il n’était pas sage. Pas encore. Son désir ardent de fabriquer une pierre philosophale était un frein à l’accomplissement de son ouvrage. Aussi décida-t-il de redoubler d’attention et de vigilance durant sa route pour ne pas par trop d’impétuosité avoir à craindre que ce feu qui couvait ne vint à dévaster son grand œuvre. Trop d’enthousiasme tue l’enthousiasme et il aurait eu beau battre des mains et faire ainsi une fête de son entreprise, les gens ne l’auraient pris que pour un pauvre fou qui ne pourrait en rien leurs apporter les bienfaits tant espérés de sa pierre.
Écoute ton for relis les sentences
Chante lentement selon que les stances
Te donne le la d’une mesure que
Tu ne sais que c’est elle qui vaut mieux
Il en était là de ses réflexions, lorsque déboucha devant lui brusquement un bandit de grand chemin. « ho dit le brigand donnes moi ce que tu possèdes ou je t’estourbis d’un coup » « c’est, dit le vieil ingénieur, que je suis en mission et que si tu me laisse passer tu pourras venir chez moi te servir en or, tandis que si tu me laisses tout à coup sans secours, tu n’y gagnerait que quelques piécettes » « qu’est qui me ferait croire cela ? qu’est-ce qui me dit que tu ne me joues pas là un tour » « regarde cette page arrachée à un grimoire. Elle enseigne comment transformer le plomb en or, et produire mille autres merveilles de cette même pierre magique, et c’est pour ramener au village d’en bas d’où je viens, des herbes mêlées aux névés, que j’ai pris ce chemin » « le plomb en or ? donne moi ta bourse qui en est pleine ce sera déjà cela » Le vieil ingénieur se défit de sa bourse en se disant que cela valait mieux que de perdre la vie et qu’il rendrait service sur le chemin pour survivre. Il trouverait amplement de quoi se rembourser à son retour. Le brigand en maugréant compta les pièces puis s’en alla.
Notre vieil marcheur se dit qu’il ne faut pas être trop chargé de richesse pour un tel voyage. Il reprit sa route en louant le Dieu de toute sagesse et bientôt se sentit l’âme légère.
La misère est peu pour qui cherche à suivre
L’entendement simple des secrets mystères
Tu veux donc apprendre il n’y a qu’à vivre
plus léger de tout science est de misère
Un peu plus tard, il s’arrêta pour se nourrir. Le morceau de fromage et le morceau de pain lui firent le bien qu’il espérait. Puis il tira avec précaution la page arrachée et la relu intérieurement. Une émotion singulière l’envahit et il pensa que la vie était vraiment riche d’une vérité qui le dépassait.
Mais voilà qu’une vieille mendiante s’approche. Elle a si l’air pauvre que c’en serait faire peine. Notre vieil ingénieur la considère d’abord, puis elle lui dit bonjour et tend la main. « Pauvre femme, dit-il, je n’ai rien à te donner. Je me suis fais voler tout ce que j’avais par un brigand mais viens d’ici un an dans le village au bas de la vallée et je te donnerai tout ce que tu veux. » la vieille femme dit « Je n’attendrai pas un an. Je ne viens pas pour te demander d’ailleurs quoique ce soit. J’étais naguère une femme forte, pleine de vigueur, et de science. La dureté de la vie m’a brisé les reins mais pas l’esprit. Je viens te dire que ce que tu cherches n’es contenu dans aucun grimoire mais bien au bout du chemin. Veuilles que tu m’écoutes et que je vois dans un an si tu as su profiter de mes conseils. »
L’âge venant apporte une seule sagesse
Indiquer aux autres leurs chemins en cours
Et si l’on veut vivre en suivant vieillesse
Apprendre des ans réduire le cours
Le vieil ingénieur se tu, perplexe. Il tira sur son âne et s’en fut. Une terrible tristesse, comme une longue patience, lui étreint le cœur.
Escaladant plus que montant le chemin escarpé, tirant son âne à hue et à dia, le vieil ingénieur s’approchait du but. Il allait pourvoir cueillir les fleurs mouillées de neige éternelles qui lui permettraient de fabriquer la pierre philosophale. Lorsque tout à coup un jeune homme farouche et désespéré fit irruption sur le bord de la route. La blondeur de ses cheveux et son regard clair et dur le faisait se détacher de l’obscurité avec une belle violence. Le vieil marcheur qui avait appris l’humilité au cours de ses péripéties lui fit bon accueil. « Pensiez vous, lui dit le jeune homme, trouver en haut de la montagne des fleurs pour couronner vos efforts par une vague pierre. Vous trouverez si vous la cueillez, une grande misère, et la mélancolie s’emparera de vous. N’écoutez que votre cœur ainsi que votre serviteur. Détournez vous tout à fait de votre course après la sagesse et le plomb changé en or. Puis si le temps laisse couler sur vous un peu de douceur vous serez apaisé de tout. »
Au creux de montagne l’inconnu vous guette
Le servir est fort comme dit celui qui s’arrête
De voir surgir du sens sur sa route d’un coup
Doucement lui dire aime tout beaucoup
Le vieil savant réfléchit et dit « Je suis vieux et j’ai eu mon compte d’amour. J’ai appris les sciences et j’ai vu la misère, la famine, et les épidémie. Le ciel a fait que j’en ai réchappé jusqu’à aujourd’hui. Je veux avant de quitter cette terre faire une œuvre qui préserve les fruits délicieux sur les arbres, les sourires des enfants, l’innocence des couples d’amoureux, et qui disperse la misère comme des étincelles éphémères des brasiers. Laissez moi le passage que je fasse de ma personne quelque chose de vraiment humain. » Le jeune homme répondit « tu ne crois pas si bien parler. Ce n’est pas la fin de la misère. L’extinction des maladies. Ou je ne sais quelle misérable sagesse. Tu vas, et sa voix se fit caverneuse, te trouver toi-même au bout du chemin. Pour cela n’écoute que ton cœur et ne te laisse pas distraire par la beauté des fleurs. »
On cherche parfois loin ce qui luit en soi
Il faut pour ce besoin prendre chaque émoi
Pour argent comptant faire le tri parfois
En soi donner du cœur du ventre plusieurs fois
Le vieil ingénieur gravit donc la montagne et se trouva tout à coup face à un joli bouquet des fleurs qu’il venait chercher. Au même moment l’air se fit plus radieux, et comme une musique sembla souffler au travers les branches des arbustes, une musique plus douce que la plus jolie fleur. Alors dans l’ombre se détacha une silhouette qui d’abord fit peur au vieil ingénieur, puis en la voyant apparaître, elle parut si charmante et si délicate que le vieil chercheur sentit frémir en lui des sentiments enfouis qui étaient le plus profondément désirés par lui, comme à la racine de la vie.
De l’ombre sort la lumière
Se peut-il qu’ainsi tu erres
Avant de te trouver au clair
Face à face avec le mystère
Cette femme était magnifique. Elle lui dit d’une voix mélodieuse. « Cher vieil homme, que franchise te fasse honneur et que ma beauté t’accompagne partout où tu iras. J’ai pour toi les plus divins secrets, les plus nobles aspirations, et l’amour le plus vrai. Je peux combler ta peine et emplir tes journées de la plus grande des sagesses. Laisse simplement ces fleurs à l’emplacement où ils sont. Et rejoins moi dans un baiser qui te redonnera ta jeunesse et ta vigueur. Laisse toi aller à moi, et je m’emploierai à te rendre heureux. »
Le silence qui emplit parfois l’air
Prédispose à recevoir les vers
Mauvais ou bon qu’importe l’air
De lui l’on est seul secrétaire
Le vieil ingénieur regarda la femme. Elle était délicieuse, son sourire brillait de gentillesse et d’intelligence, ses manières fines faisaient de délicats ornements à sa grâce. La fraîcheur nimbait son front, et la pâleur de sa peau la rendait pareille à la lumière du matin. La vie pleine de force et d’évidence s’imposait à la considérer sur ses deux pieds légers.
L’amour peut gagner le cœur sec
Emplir d’ivresse et de science cet
Organe divin que le tumulte cesse
Dire « oui » taire ses doutes qu’est-ce ?
Mais le vieil ingénieur, la voix rendue profonde par cette vision, dit en détachant les mots : « Laisse moi cueillir ces fleurs. La jeunesse que l’amour ferait revenir en moi est une illusion que je veux chasser en poursuivant un dernier rêve. Tu ne pourrais sauver de ma contrée aucun brigand de l’échafaud, ni rassasier les mendiants, ni réconforter les vieux perclus de fatigue »
On peut parfois se tromper
L’on ne trompe jamais personne
Si parfois est-ce toupet
On remet dehors qui sonne
A peine eut-il prononcé ces mots, le vieil ingénieur se retrouva au sein de son village. L’air était tourmenté et une incroyable tristesse serrait son cœur qui le paralysait. Des miettes de papier jonchait la pièce à la place du grimoire. La voix de la jeune femme hululait dans la pièce. En même temps que le vieil ingénieur comprenait, la femme disait : « J’étais ton unique chance que tu me reconnaisses. Ta passion pour la pierre t’as aveuglé. Pauvre fou. Tu n’as pas su écouter ton cœur, tu n’as pas su reconnaître l’amour. ET PUIS TU NE M AS PAS RECONNUE. J’ETAIS LA PIERRE PHILOSOPHALE QUE TU RECHERCHAIS. »
Parfois l’on croit trouver
Au fond des livres science
Mais les livres délivrent de sens
Que seul sortant d’eux le sens est
L’histoire pourrait s’arrêter là. En quelque sorte elle s’arrête avec la vision de cette femme qui détenait l’amour. Mais le vieil ingénieur comme il avait appris sous quels traits se présentait la pierre philosophale ravala péniblement les larmes de la désolation et ramassa les miettes de papier de son grimoire. Cette histoire s’arrête là où elle commence vraiment. Dans la douleur d’un vieil homme de retrouver quelqu’un qu’il n’a vu que dans une vision et qui, comme à l’amoureux de vingt ans qui voit pour la première fois sa belle et décide de lui vouer sa vie, lui redonna le courage de vaincre les tourments.
Tu pleures tu gémis tu grinces
Souviens toi de l’image de celle
Qui fut ton bonheur et qui scelle
A jamais ton destin - fût-il mince !
Le vieil homme qui avait tout perdu sauf la mémoire de ce visage soutint dans l’air maussade une amertume qui en aurait condamné d’autres que lui. Surtout, toujours, il refaisait le rêve de lui raconter ce que la simple vision de sa silhouette avait marquée en lui sa détermination et son amour. La sagesse qu’il avait acquis à ses dépends, comparée à ses sentiments, n’était rien. Lorsque la difficulté était trop grande, il se souvenait de sa voix et de ses promesses.
Visage, virage très aimé de tant de jours
Et de nuits sans toi j’ai envie de passer
Prés de toi tourner las qu’enfin puisse casser
Le vase de pleurs amers remplacés d’amour
Une nuit, le vieil ingénieur sortit de son étuve une pierre noirâtre avec des reflets cristallins. D’elle émana la présence féminine, si belle, que le vieil amoureux avait tant espéré. Il demeura frémissant, tremblant de tout son corps et s’approcha d’elle avec une soudaine douceur. L’air s’emplit de cette évidence qu’on prête parfois à la vie. Puis le vieil sage approcha pour imprimer un baiser sur les lèvres de celle qu’il avait depuis si longtemps attendu.
Ainsi finissent les contes
Demeure prés de ta flamme
Si tu es homme prend femme
Si tu es femme n’est honte