La Main Dans Le Sac
Faut-il, d’abord, des mouvements au corps pour qu’il avance, on pourra dire il avance forcément puisqu’il est pris dans le temps, mais si ce n’était cela, si la durée était pareille à lui il avancerait tout de même de ses mouvements contigus qui le font se mouvoir ainsi qu’il est pris, or le voilà qui bouge et qui marche, ou même une de ses parties seulement échappe à son apparente immobilité, et il étend une main semblable au fanion de désespoir que le vent agite, il étend, donc, cette main avec la facilité que peuvent avoir certaines mains de s’étendre, et elle s’enfonce dans une poche non pour y chercher un objet dont il pourrait se passer, mais pour, tout simplement, disparaître et se caler au chaud, s’absentant à la surveillance que j’avais entrepris de ce corps comme d’un sujet d’étude, et cette main qui s’enfonce, et se corps qui s’engonce, c’est peut-être le mien mais rien n’est moins sûr, il se pourrait que ce soit le corps d’un autre, tant il est indistinct, si ce n’était, malgré sa disparition, la main qui, plus blanche ou éclat clair se distinguant, me fait sourire pour l’instant avec si peu le sérieux de cette esquisse, seulement venant à l’encontre de mon sourire et le forçant à se contraindre,,,
« - Vous semblez dire que tout cela est fragile ?
- On est lucide, c’est tout, si tout ne va pas aussi bien qu’avant c’est que cela devient difficile de s’y retrouver »
,,, l’harmonie qui vient percuter mon observation, comme un accident sur son trajet (mais qu’est ce que c’est l’harmonie, n’est-ce pas l’absence de disharmonie, sa capacité à ne pas se faire remarquer, tout à coup remarquable ?) tout à coup, la main ressort vide, étrangement nerveuse, elle semble indiquer une direction, puis se ravise et vient se porter pas loin de la bouche, en essuyer le coin, se ravise de nouveau, comme ne sachant quoi faire de sa mobilité, et retrouve sa position préalable à mi chemin du corps, ballante et étrangement naturelle, sa nonchalance est son meilleur habit, elle a l’apparence qui lui fait le mieux sa forme, satisfaite d’elle-même et ne portant à cela aucun intérêt ostentatoire, son oscillation, sa pandiculation, la conservent vivante, la remette au monde, mais elle n’a pas de fierté à cela comme le peuvent parfois donner impression les pianistes virtuoses habitués qu’on les regarde, fait au reluquage, aux mouvements emphatiques et visibles, ma main, elle a trompé un moment d’attention, et comme gênée d’avoir à se montrer, s’est faite disparaître du monde dans la poche, mais elle n’y a pas trouver de particulière satisfaction nécessaire et en est ressortie avec le même aspect d’incognito, inconsciente que je l’observe,,,
« Vous souhaitez qu’il y aie des papillons, des oiseaux, dans votre jardin ? »
D’ailleurs tout est là, dans mon jeu avec ma main, comment se fait-il que j’ai pu l’observer si longtemps sans qu’elle s’en rendît compte ? C’est à vraiment croire qu’elle a un mouvement à part entière, mouvement de bandit, mouvement d’indépendantiste, mouvement hors tout, qui ne cessent de m’interloquer sur ce qui me constitue,,, j’aurais donc la possibilité en m’observant attentivement de détacher mon esprit si l’on veut bien croire ce que j’ai dit des mouvements qui me fabriquent, et donc, qu’est ce que cela veut dire sur ma fabrication, car vous avez suivi avec moi sans vous interloquer, ou en vous interrogeant avant que je ne signale le fait extraordinaire de ce dédoublement momentané, ainsi il vous aura été possible de vivre avec moi sans faire attention le moins du monde à moi que je faisais attention à une main qui se mouvait sans moi, sans que cela vous choque, ainsi que moi de mon côté je ne trouvais rien à redire, et, maintenant, ma main je ne sais comment la tenir, et je la mets dans ma poche avant qu’elle ne me gêne trop, mais là encore elle s’y met comme à reculons, en boule, cherchant sa place, tâtant et tatillonne, occupant mon esprit, de sorte que je ne l’observe plus mais qu’elle m’observe, elle se déplace dans la poche avec l’envie qu’on l’oublie, signifie chaque mouvement de pensée par de petite agitations, des tremblements imperceptibles qui semblent indiquer qu’elle en a assez d’être ainsi suivi de tant d’obséquieuses attentions, de tant de méticulosités qu’elle ne s’y fait pas, qu’elle vit, oui, mais de sa vie propre, en bonne entente avec moi tant que je ne la veux pas soumettre à une immobile conscience qui voudrait la fixer ou du moins l’encadrer, qu’elle ne sorte pas de son champs où, criblée et comme menacée, elle se soumettrait entièrement à la volonté, un moment absente, tenant prise sur elle tel le pilote d’une machine,,,
or ce pilote, aussi sensible que soit rendue sa machine, aurait du mal lui aussi à soumettre entièrement son outil à sa volonté démultipliée, et bien que l’ingéniosité des hommes fasse qu’on maîtrise toujours plus les engins que l’on utilise, il ne se peut autrement que la palpitation de la peau, le tangage de la respiration, enfin tout le tremblement, ne fasse que les machines, en partie, certes, infime, échappe à la volonté, et que, pour mieux contrôler celles ci, il eut fallu cette sorte d’inattention attentive qui présidât à mon premier mouvement que les mains qui dirigent ces outils, s’ils ne sont pas doués eux aussi d’une vie propre, les contraignent à de semblables mouvements, que la volonté voudra y imprimer,,,
Cette suspension de la conscience, pourtant attentive en tout, peut prévaloir à mieux laisser vivre les autres, et je ne cesse de penser que lorsque j’écris de telles pages, avec une volonté de porter en avant la phrase et, pour ce faire, une conscience la plus aiguë possible de ce que je fais, mon lecteur, comme face à une chose vivante qui se déplacerait en glissant la feuille sous ses yeux de la droite vers la gauche, voulant plus ou moins n’en rien perdre d’essentiel, s’en ferait une idée tout autre, et, parfois vivace parfois empruntée, qui serait toujours nouvelle,,,
« La question n’est plus l’originalité de l’œuvre, mais sa vitalité, son audace, son inventivité, on s’est dit qu’est ce que c’est, on s’est mis en scène, bien sûr cela nous échappe, cette représentation de soi, on existe toujours dans le regard des autres, et les habits sont parfois cette construction de soi par l’autre, parfois cela efface cela met aussi en scène,,,
je ne sais pas,,, »